Jeudi 12 mars 2009 4 12 /03 /Mars /2009 21:11

Professeur d'anglais en terminale, j'ai eu l'occasion cette semaine d'écouter les élèves de mes collègues (que je ne connais pas, par souci d'anonymat) dans le cadre d'un oral de "bac blanc". A trois mois des épreuves, il est nécessaire que les élèves s'entraînent en conditions réelles, afin de voir quelle quantité et quelle qualité de langue ils sont capables de mobiliser.

J'ai eu l'occasion d'entendre deux groupes d'élèves :
- un groupe d'élèves de Terminale littéraire qui ont de surcroît choisi l'anglais comme enseignement de complément (en théorie, des spécialistes de l'anglais). L'épreuve comporte deux commentaires de documents : un document étudié en classe (des extraits du roman américain My Antonia de Willa Cather, l'oeuvre au programme) et un document inconnu, le plus souvent iconographique.
- un groupe d'élèves de Terminale ES qui ont également choisi anglais comme spécialité. L'épreuve ne comporte, pour eux, qu'un commentaire de texte choisi parmi une liste de textes étudiés en classe.

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'à l'heure de la commuication, les élèves se sont tous révélés incapables de communiquer.

Une première élève arrive à 9h00. Elle n'a pas sa liste de textes préparée par son professeur, elle n'a que le roman dont elle n'a pas lu la moindre page. Je lui indique l'extrait en question ; il s'agissait d'un passage du chapitre ****. Comme on pouvait s'y attendre,  l'élève n'a jamais retrouvé l'extrait dans le chapitre en question. Elle n'a donc pas été capable de commenter ce texte qu'elle n'a de toute façon jamais lu de sa vie.

Je lui ai demandé, dès lors, de me dire ce qu'elle savait de ce roman. J'ai eu droit à "There iz 5 personagiz in ze novel : Jim, Antonia, and, euh..., and.. euh...."

De guerre lasse, je lui soumets le document iconographique inconnu. Un dessin humouristique trouvé dans The Economist montrant un George W. Bush vieux et fatigué léguer un énorme globe terrestre (en proie aux flammes) à un Barack Obama maigre et minuscule. Bush appelle Obama "kid".

"We can see George Bush and Barack Obama, and.....' et l'élève n'a plus rien dit.

Elle a eu 03/20 (même si sa prestation vaut 01). Il y a eu, ce jour-là, de nombreuses autres prestations de ce genre. Et à vrai dire, pas grand chose de mieux. 

Les élèves de Terminale ES n'ont guère fait beaucoup mieux, à part un élève qui avait visiblement bien préparé son oral. Il a produit, dans un anglais très bancal, un résumé du texte sans pour autant l'analyser. De loin le meilleur élève de la journée. Comme les autres, dans un contexte d'évaluation positive, il a eu 2 à 3 de points plus que ce que valait sa prestation. La sienne a ainsi obtenu 13/20.   

Ces élèves sont nées en 1990 ou 1991. L'approche communicative est préconisée en France depuis le milieu des années 1980, avec un grand coup d'accélérateur au début des années 1990. Ils en ont donc pleinement profité.

Ils ne savent pas parler anglais. Pas faire une phrase. Les pédagogues nous diront que c'est à cause de ces affreux professeurs qui refusent encore et toujours de mettre en place l'approche communicative magique. Je leur répond que depuis 1985, l'IUFM a produit des générations de professeurs d'anglais selon le docte pédagogiste, et que les professeurs appliquent dans leur majorité ce qui est préconisé/imposé par l'Institution.

Je ai écouté ces élèves très attentivement. N'en déplaise aux pédagogues de notre matière, il ne leur manque ni compétence pragmatique, ni compétence socio-linguistique. Ils savent en effet s'asseoir et dire bonjour. En cela, ils "communiquent", oui. 

Ce qui leur manque, encore plus que de l'entraînement, c'est avant tout la langue. Vous savez, cette chose composée de mots et de phrases, avec un sujet, un verbe, un complément et des propositions qui s'enchaînent. Cette chose qu'on a plus le droit d'enseigner - en tout cas plus avec bon sens. 

Une langue s'apprend sérieusement, patiemment, consciencieusement... avec d'être mobilisée à l'oral.

Les élèves ont donc été mis en situation de concertiste. On leur a donné une belle partition (un texte), on a attendu qu'ils s'installent et on a tendu l'oreille pour évaluer leur prestation. Mais ces concertistes n'ont jamais appris la musique. Ils ont participé à des jeux en groupe, sur la musique, les musiciens, fait des recherches en classe, tout ce que vous voudrez. Comme ils avaient l'air très occupés et qu'ils faisaient beaucoup de bruit, on s'est dit qu'un tel contexte leur enseignait tout, et que le professeur n'avait qu'à faire le gentil animateur, en les évaluant toujours positivement, jusqu'à même supprimer les notes. 

Mais sans solfège, ni pratique instrumentale un tant soit peu sérieuse - par exemple sous forme de gammes et d'exercices d'apprentissage - ils n'ont bien entendu pas pu produire quoi que ce soit. Ils ont posé les mains sur le piano. Ce fut dissonnant et inaudible.

Ainsi va l'école. On ne leur apprend rien, et on se moque allègrement d'eux. 

Par AD
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Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /Mars /2009 00:30

Tout d'abord, je tiens à remercier tous ceux qui sont passés ici pour commenter ces premières notes. Il me semble nécessaire de clarifier quelques-uns de mes propos, ainsi que, peut-être, ma démarche.

Jeune professeur, je me sens loin de détenir une quelconque vérité absolue sur l'enseignement de l'anglais. Si je donne l'impression d'avoir quelques certitudes, je me pose néamoins bien des questions. Autour du même thème... comment faire progresser mes élèves ?

J'imagine que tout le monde a compris que je ne rejette pas l'idée qu'une langue sert, en très grande partie, à communiquer. Je m'inquiète juste de l'idée de communication au sens du CECRL, le fameux Cadre Européen Commun de Référence pour les langues.

Je part du principe que pour communiquer efficacement et avec élégance, un certain niveau de maîtrise linguistique est nécessaire. En tant que professeur de langue, je souhaite me concentrer sur la dimension verbale de la communication, plutôt que sur les 80% de non-verbal. Le paradoxe de la méthode actuelle est qu'en mettant la communication au centre du cours d'anglais, elle tend à rejeter la langue (lexique, grammaire, phonologie, etc.) aux marges. 

Un cours réussi est un cours où les élèves ont communiqué, même "mal" (en faisant des fautes, en s'aidant des mains). Je m'en inquiète. Et même s'il n'est pas exclu de se faire comprendre ainsi dans "la vraie vie", je me demande en quoi devrions-nous nous contenter de ça à l'école. D'où ma comparaison avec les "rudiments du cadre" qui part en voyage avec une trousse de secours en anglais. Je ne parlais pas des directeurs de haut niveau qui, eux, sont passés par les grandes écoles et possèdent un bagage  grammatical, lexical et culturel digne de ce nom.

Je ne suis venu à l'enseignement que tard, après une prépa HEC, une grande école de commerce, quelques années en entreprise à l'international et... l'agrégation d'anglais, un vieux rêve. On ne peut donc pas m'accuser de n'avoir été qu'à l'école et de ne rien connaître d'autre.

J'ai largement eu l'occasion d'observer mes collègues dans leurs aventures communicationnelles diverses et variées. Les meilleurs d'entre eux sont d'anciens bons élèves qui ont, au cours de leur scolarité, non pas fait des heures et des heures de "communication" plus ou moins bidon mais intériorisé une langue solide. Notamment... des règles de grammaire. Sur ces bases, avec de l'entraînement, ils ont développé leurs aptitudes à déchiffrer les contrats, rédiger, budgéter - the whole nine yards quoi.

Je remarque que le CECRL ne sait pas se présenter autrement qu'en disant que la grammaire n'est pas important, que c'est un outil, bref, quelque chose de finalement assez secondaire.

Je ne suis pas un ayatollah de la grammaire et de l'orthographe. Mais avouons qu'en deça d'un certain niveau dans ces domaines, il n'y a tout simplement plus de langue du tout. Ou alors celle du sauvage.

A mes yeux, les exercices de grammaire sont à l'élève ce que les gammes sont au pianiste. Pas une fin en soi, certes, mais un sacré bon moyen d'améliorer sa technique et sa souplesse ! Reste ensuite l'étude du morceau proprement dit (des documents motivants, de bon niveau, avec des activités langagières bien pensées) et - enfin ! - le concert (la communication ou réinvestissemet de ce qui a été vu).

L'approche du CECRL, c'est de mettre directement l'élève en situation de concertiste, sous prétexte que faire des gammes ou étudier longuement une partition n'est pas ou plus assez motivant. Et d'évaluer ultra-positivement tout ce qui est produit sur cette scène, même si la prestation n'a objectivement que peu de valeur... en raison même du manque d'entraînement et d'intériorisation de l'élève au préalable !

Quant à la littérature... mes élèves sont essentiellement des généralistes, pas de futurs spécialistes de technique littéraire. Je ne consacre évidemment pas tous mes cours à "faire de la compréhension de l'écrit" et ne limite pas cette dernière aux "belles lettres anglaises". Néanmoins, mes élèves, qui n'ont aucun intérêt a priori pour la lecture, apprécient la lecture en V.O, douloureuse au début mais tellement gratifiante par la suite. Aussi, les "beaux textes" ne sont pas synonymes de "textes difficiles". Candide est un texte aussi formateur que magnifique, sans être spécialement difficile. Idem pour Bel Ami. Voilà pourquoi on les enseigne sans trop de problèmes au lycée et qu'ils participent de la construction de générations entières.

J'utilise beacoup d'autres supports néanmoins : chansons, poèmes, extraits d'émissions de radio, reportages CNN, etc. Mais il est important, à mes yeux, de leur faire comprendre que tout ne se vaut pas. Que lire Animal Farm d'Orwell en V.O est une expérience d'un autre calibre que la presse Murdoch.

Les élèves sont-ils ainsi prisonniers de mes propres goûts et représentations ? Sans doute. Mais je préfère les amener dans ma sphère (qu'ils pourront allégrement dépasser ou critiquer plus tard) que de les maintenir dans la leur.  Si moi, leur professeur d'anglais en lycée, je ne leur parle pas un peu de Shakespeare, Dickens ou Mark Twain... qui le fera ?

Et si nous nous contentions de leur donner des bases linguistiques solides pour l'avenir ? Plutôt que de viser, en 2 ou 3 pauvres heures par semaine, de former des concertistes qui ne font ni de gammes, ni d'études de partitions ?

Un objectif se doit d'être réaliste et atteignable.


Par AD
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Mercredi 25 février 2009 3 25 /02 /Fév /2009 16:52

Les instructions officielles et la mise en place du Cadre Européen Commun de Référence pour l'apprentissage des Langues (CECRL) préconisent un apprentissage des langues à des fins de communication en s'appuyant sur la réalisation de "tâches".

 

C'est dans le but de "communiquer" que les élèves de collège et de lycée devraient faire de l'anglais. Voilà un bien bel objectif ! On apprend une langue pour communiquer avec les autres, c'est tellement simple que cela ressemble (à s'y méprendre) à du bon sens.

Les partisans de cette approche répètent à loisir que la grammaire, l'orthographe, bref, tout ce qui permet d'apprendre une langue correcte et soignée, importent peu, du moment qu'on se fait comprendre.

Je pense qu'ils se trompent lourdement. Apprendre une langue à des seules fins de communication, voilà qui est d'une grande tristesse. Les personnes dans ce cas sont les cadres d'entreprise que l'on envoie en mission à l'étranger et qui, en raison de leur travail, auront en effet à "communiquer". Alors ils apprennent en quelques mois des rudiments qui leur permettront de se débrouiller dans des situations très simples (commander un plat, donner quelques directives, rédiger un e-mail). Aucun plaisir là-dedans, pas de contenus culturels, peu d'épanouissement personnel ; il s'agit d'un apprentissage purement utilitaire, pour réaliser une tâche et rentrer chez soi. La langue n'est qu'un outil, un genre de code social extérieur à la personne mais qu'il faut bien maîtriser...

 

Je ne pense pas que l'école soit le lieu de cela. L'école devrait permettre aux élèves de découvrir les langues autrement, c'est-à-dire pour elles-mêmes, pour leur beauté intrinsèque.

La langue de "communication" est toujours extérieure à la personne, c'est une obligation sociale. Enseigner aux élèves la langue dans ce simple but, c'est oublier ce que l'apprentissage d'une langue peut et doit vraiment leur apporter : l'occasion d'un épanouissement personnel, réel et puissant. Devenir une autre personne en apprenant un autre langage. La possibilité d'être émue par un beau texte ou par un document sonore en V.O. Le plaisir de comprendre et de bien appliquer une règle de grammaire. D'écrire dans une langue aussi soignée que possible, de dire non aux fautes et s'offrir, à l'époque du langage SMS, le luxe de bien écrire.

 

En vrai, de vivre la langue de l'intérieur. De se sentir progresser pour soi, pas simplement pour les autres.

 

La "communication" permet certes d'échanger avec les autres et d'interagir. C'est utile, mais il est à mon sens plus important d'apprendre d'abord la langue en soi et pour soi. De construire une richesse personnelle que l'on gardera toute sa vie durant. Quiconque fait se travail développe une puissance intérieure qui lui permettra, en temps voulu, de communiquer et d'affronter le monde extérieur avec confiance. J'y vois là la mission de l'anglais et des autres langues à l'école.

 

On peut apprendre l'anglais juste pour communiquer. Mais on peut aussi apprendre une langue pour bien plus que cela. Pourquoi s'en priver ?

 

Par AD
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Mardi 24 février 2009 2 24 /02 /Fév /2009 13:15

L'enseignement de l'anglais en France a plutôt mauvaise presse. Les uns et les autres semblent se résigner à l'idée qu'apprendre cette langue est impossible, tout du moins à l'école. Et en effet, nombreux sont ceux qui, après avoir suivi des cours d'anglais de la 6ème à la Terminale - soit sept années en tout ! -, semblent incapables de comprendre un texte, d'écrire convenablement, de comprendre un anglophone et, surtout, de parler une langue à peu près authentique.

Cela ressemble à un immense gâchi ; élèves comme professeurs sont frustrés. D'où l'idée généralement admise qu'on ne peut pas bien apprendre une langue à l'école et que seul un voyage de longue durée, en immersion totale, peut permettre de vraiment progresser. Le cours d'anglais a parfois la réputation d'être une mascarade.

Et pourtant, j'ai très bien appris l'anglais à l'école, à une époque pas si lointaine où internet et les séries en V.O n'existaient même pas dans les foyers. 
Je me débrouillais déjà très bien avant de voyager en pays anglophones. Arrivé à Londres ou à Los Angeles, je n'avais qu'à utiliser ce que j'avais appris. Bien sûr, j'ai continué à apprendre des expressions idiomatiques une fois sur place, mon accent s'est nettement amélioré, mais... des bases solides étaient là. L'école me les avait données.

Etais-je une exception ? Peut-être... mais en tant qu'élève je n'avais rien d'exceptionnel ! J'étais un élève banal, plutôt fainéant. J'avais sans doute une bonne oreille, mais pas de talent particulier. Je sais juste qu'en fin de Terminale, je pouvais déjà écrire un texte relativement correct en anglais, avec quelques erreurs et maladresses certes, mais avec suffisamment de vocabulaire et de grammaire pour exprimer mes idées et largement satisfaire aux exigences du bac de 1997. 

Devenu professeur d'anglais en lycée après un long détour par l'entreprise et d'autres activités, je constate aujourd'hui que nombre de mes élèves sont en grande difficulté. J'entends par là qu'ils ne savent pas écrire une phrase sans faute, que lire un texte en anglais représente une épreuve surhumaine, et que l'oral - compréhension comme expression - pose de gros problèmes.

Souhaitant la réussite de tous, ou en tout cas du plus grand nombre, je ne peux que m'interroger sur la situation actuelle qui est, à mes yeux, une situation d'échec.
Comment en sont-ils arrivés là ?
Qu'est-il possible de faire ?

C'est à ces questions que ce blog, je l'espère, s'attachera de répondre.

Par AD
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