Professeur d'anglais en terminale, j'ai eu l'occasion cette semaine d'écouter les élèves de mes collègues (que je ne
connais pas, par souci d'anonymat) dans le cadre d'un oral de "bac blanc". A trois mois des épreuves, il est nécessaire que les élèves s'entraînent en conditions réelles, afin de voir quelle
quantité et quelle qualité de langue ils sont capables de mobiliser.
J'ai eu l'occasion d'entendre deux groupes d'élèves :
- un groupe d'élèves de Terminale littéraire qui ont de surcroît choisi l'anglais comme enseignement de complément (en théorie, des spécialistes de l'anglais). L'épreuve comporte deux
commentaires de documents : un document étudié en classe (des extraits du roman américain My Antonia de Willa Cather, l'oeuvre au programme) et un document inconnu, le plus souvent
iconographique.
- un groupe d'élèves de Terminale ES qui ont également choisi anglais comme spécialité. L'épreuve ne comporte, pour eux, qu'un commentaire de texte choisi parmi une liste de
textes étudiés en classe.
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'à l'heure de la commuication, les élèves se sont tous révélés incapables de communiquer.
Une première élève arrive à 9h00. Elle n'a pas sa liste de textes préparée par son professeur, elle n'a que le roman dont elle n'a pas lu la moindre page. Je lui indique l'extrait en
question ; il s'agissait d'un passage du chapitre ****. Comme on pouvait s'y attendre, l'élève n'a jamais retrouvé l'extrait dans le chapitre en question. Elle n'a donc pas
été capable de commenter ce texte qu'elle n'a de toute façon jamais lu de sa vie.
Je lui ai demandé, dès lors, de me dire ce qu'elle savait de ce roman. J'ai eu droit à "There iz 5 personagiz in ze novel : Jim, Antonia, and, euh..., and.. euh...."
De guerre lasse, je lui soumets le document iconographique inconnu. Un dessin humouristique trouvé dans The Economist montrant un George W. Bush vieux et fatigué léguer un
énorme globe terrestre (en proie aux flammes) à un Barack Obama maigre et minuscule. Bush appelle Obama "kid".
"We can see George Bush and Barack Obama, and.....' et l'élève n'a plus rien dit.
Elle a eu 03/20 (même si sa prestation vaut 01). Il y a eu, ce jour-là, de nombreuses autres prestations de ce genre. Et à vrai dire, pas grand chose de
mieux.
Les élèves de Terminale ES n'ont guère fait beaucoup mieux, à part un élève qui avait visiblement bien préparé son oral. Il a produit, dans un anglais très bancal, un résumé du texte
sans pour autant l'analyser. De loin le meilleur élève de la journée. Comme les autres, dans un contexte d'évaluation positive, il a eu 2 à 3 de points plus que ce que valait sa
prestation. La sienne a ainsi obtenu 13/20.
Ces élèves sont nées en 1990 ou 1991. L'approche communicative est préconisée en France depuis le milieu des années 1980, avec un grand coup d'accélérateur au début des années 1990. Ils en ont
donc pleinement profité.
Ils ne savent pas parler anglais. Pas faire une phrase. Les pédagogues nous diront que c'est à cause de ces affreux professeurs qui refusent encore et toujours de mettre en place l'approche
communicative magique. Je leur répond que depuis 1985, l'IUFM a produit des générations de professeurs d'anglais selon le docte pédagogiste, et que les professeurs appliquent dans leur
majorité ce qui est préconisé/imposé par l'Institution.
Je ai écouté ces élèves très attentivement. N'en déplaise aux pédagogues de notre matière, il ne leur manque ni compétence pragmatique, ni compétence socio-linguistique. Ils savent en effet
s'asseoir et dire bonjour. En cela, ils "communiquent", oui.
Ce qui leur manque, encore plus que de l'entraînement, c'est avant tout la langue. Vous savez, cette chose composée de mots et de phrases, avec un sujet, un verbe, un complément et des
propositions qui s'enchaînent. Cette chose qu'on a plus le droit d'enseigner - en tout cas plus avec bon sens.
Une langue s'apprend sérieusement, patiemment, consciencieusement... avec d'être mobilisée à l'oral.
Les élèves ont donc été mis en situation de concertiste. On leur a donné une belle partition (un texte), on a attendu qu'ils s'installent et on a tendu l'oreille pour évaluer leur
prestation. Mais ces concertistes n'ont jamais appris la musique. Ils ont participé à des jeux en groupe, sur la musique, les musiciens, fait des recherches en classe, tout ce que
vous voudrez. Comme ils avaient l'air très occupés et qu'ils faisaient beaucoup de bruit, on s'est dit qu'un tel contexte leur enseignait tout, et que le professeur n'avait qu'à
faire le gentil animateur, en les évaluant toujours positivement, jusqu'à même supprimer les notes.
Mais sans solfège, ni pratique instrumentale un tant soit peu sérieuse - par exemple sous forme de gammes et d'exercices d'apprentissage - ils n'ont bien entendu pas pu
produire quoi que ce soit. Ils ont posé les mains sur le piano. Ce fut dissonnant et inaudible.
Ainsi va l'école. On ne leur apprend rien, et on se moque allègrement d'eux.